#Compétitivité : (au moins) trois épées de Damoclès sur le commerce extérieur de la France

Trois épées de Damoclès

Selon la formule consacrée « tout a été dit, et redit », sur la triste, et apparemment inexorable, descente aux enfer du commerce extérieur de la France depuis 10 ans. Les positions commerciales du pays régressent à peu près sur tous les marchés porteurs, notamment auprès des clients un peu « exotiques » ou trop nouveaux aux standards hexagonaux, et tous les secteurs hors luxe et aéronautique. La tendance est inquiétante, plus marquée que chez les concurrents de l’Euroland, fussent-ils athlètes anglo-saxons ou mort-la-faim latins, et contraste avec les performance des conquérants du XXIè siècle, fussent-ils investisseurs avisés, sinon abusifs (eux aussi), de leurs rentes de matières premières trouvées, ou usagers légitimes, dynamiques et progressant en meute (eux), de leurs avantages comparatifs. Ceci alors même que l’économie française est (entre autres) doublement, et spécifiquement, malade :

  • de la perte de compétitivité de ses entreprises ayant, aux exceptions notables de quelques dizaines de grands groupes pragmatiquement internationalisés (à l’actionnariat généralement devenu minoritairement français), collectivement moins bien tiré parti la mondialisation que leurs concurrentes allemandes et plus inexorablement subi les résistances au changement de leur écosystème que leurs rivales d’Europe du Nord où l’on a, entre autres, osé inventer la flexi-sécurité négociée à froid et quelques autres évidences contre lesquelles on a la classe, à Paris, de lutter de la Bastille au Trocadéro, et de pays émergents où l’on a su s’engouffrer dans les nouveaux flux commerciaux mondiaux, attirer l’investissement productif international, copier les produits, puis les méthodes, enfin les résultats des meilleurs, réinvestir les profits et profiter des faiblesses et rigidités des anciens acteurs ;
  • et de la « tentation de Venise » de ses entrepreneurs, les uns s’exilant par centaines année après année (de Gaulle disait quelques chose comme « avec 200 hommes capables et motivés, je peux sauver la France », on peut penser a contrario que les départs de quelques milliers d’entrepreneurs confirmés en deux ou trois décennies, et de plusieurs dizaines de milliers de jeunes et moins jeunes créateurs, constituent une saignée plus tragique que l’optimisation fiscale médiatisée de quelques centaines de sportifs et saltimbanques) qui vers Londres ou les pays émergents pour créer ou développer de nouvelles affaires, qui vers Bruxelles ou Genève pour jouir de son patrimoine entre golf et ski, les oiseaux migrateurs abandonnant le terrain aux héritiers malhabiles d’une économie mixte, voire peu ou prou soviétisée, ayant pourtant à l’évidence fait son temps au XXème siècle comme la marine à voile et le moteur diesel, associés à quelques sédentaires, #geonpi, fatcats, amateurs de médias et plateaux TV en(tre) français, et autres créatures en hibernation ou prédateurs bien réveillés demeurés dans l’écosystème pour de bonnes ou moins admirables raisons, par confort ou par inertie, en général, manque d’imagination ou de compétences linguistiques pour certains autres, une certaine idée du patriotisme, économique parfois, chez certains irrédentistes gaulo-gaulois.

Alegia Crédits : Dargaud Goscinny Uderzo

La ministre du commerce extérieur du moment, qui n’est au demeurant pas passive et a rapidement engagé une stratégie de rééquilibrage hors énergie en se concentrant sur certains secteurs d’activité et quelques régions prioritaires, peut compter, sinon sur les effets inévitablement marginaux de ses mesures inspirées de rapports empilés depuis des décennies, très paradoxalement, et provisoirement, sur la crise en Europe et la récession en France pour se voir offrir une rémission technique (les importations s’effondrant tandis que les derniers producteurs sont obligés d’exporter, même à perte, faute de clients en France), mais les fondamentaux sont profondément dégradés, et (au moins) trois épées de Damoclès menacent les espoirs français : la lame (aiguisée, férocement aiguisée …) asiatique, le sabre (meurtrier, forcément meurtrier …) européen, et l’épée (dans le dos, ou le pied …) gauloise.

Le temps de l’Asie (cf Napoléon : « … et le monde tremblera ») est venu …

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On pourrait écrire des chapitres, voire des livres entiers sur la (re)montée en puissance d’anciennes et moins anciennes nations d’Asie, tiraillées entre des sagesses confucéennes ou boudhiques, et l’écho des cris des Samouraïs et du galop des chevaux de Gengis Kahn. On pourrait théoriser à longueur de débats TV et séminaires gouvernementaux sur le caractère volcanique de la Mer de Chine et le potentiel balkanique des frontières terrestres aux pays des tigres et dragons. En attendant d’hypothétiques conflits territoriaux, d’imprévisibles accidents économiques ou énergitiques ou de suicidaires convulsions sociales ou politiques, la Chine est (re)devenue la première puissance commerciale mondiale dés 2012, le coeur de la croissance bat en Asie-Pacifique et l’épargne du monde appartient aux nations commerçantes d’Asie, le reste est littérature, économique ou plus guerrière encore, écrite d’avance. Et la France n’est pas mieux protégée des lames de fond d’Asie que les autres puissances occidentales. Cf : http://renaudfavier.com/2010/11/07/france-chine-egal-a-egal-vaste-programme/

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Les conflits des vieux mondes n’ont pas versé leur dernier sang … français

Sabre napoléonien "à l'oriental", utilisé à Friedland

L’Amérique d’Obama n’est pas plus abattue par ses déficits, fussent-ils jumeaux, que celle de JFK n’était épuisée par la guerre froide et le Vietnam ; le Royaume-Uni de Cameron, par ailleurs toujours au coeur du Commonwealth n’est pas moins décidé à renaître de ses cendres que l’Angleterre de Thatcher, tandis que ni l’Allemagne, ni la Turquie, n’ont jamais abandonné leurs ambitions respectives. Non pas que la perspective de longues boucheries moyen-âgeuses ou de sanglantissimes conflits industrialisés soit dans l’air du temps d’une Europe maintenant étendue grosso modo du Baïkal aux Grands Lacs nord-américains en un sens, de la Méditerranée à l’Océan Arctique dans l’autre, qui s’est assez bien accoutumée à la paix civile avec poursuite de la guerre économique par d’autres moyens, même si l’axe Berlin-Londres qui se dessine pour (tenter de) sortir de la crise de l’Euro peut sembler un peu moins stable que feu l’entente cordiale Paris-Bonn qui avait permis le boom de l’Europe. En tout cas, la vieille France n’est pas protégée, en cas de secousses occidentales, contre un destin périphérique, d’euthanasie confortable à l’austro-hongroise, voire d’éclatement mortifère à la yougoslave. Cf : http://renaudfavier.com/2012/02/23/2-012-produire-or-not-produire-in-france-europe/

OCDE Future

La guerre des Gaules n’est qu’à peine assoupie, depuis juste 2000 ans

vercingetorix-asterix--e1a059 Crédits : Dagraud Goscinny Uderzo

Mais la principale menace contre la France d’Astérix, c’est … la France d’Astérix. On pourrait en discuter encore un ou deux millénaires, à longueur de dialogues sociaux avec petits fours et bulles chics à Paris, de grandes conférences avec café et Speculos chocs à Bercy et de tournées de brainstorming plus ou moins gastronomiques en provinces. Mais le gouvernement de la France a décidé de régionaliser ce pour quoi l’état-nation n’a plus de budgets, ni tellement de légitimité, et ce dont l’Europe ne veut pas encore, ou plus. On a fait le choix pertinent, forcément pertinent puisque décidé par une majorité élue pour quelques années en principe, d’une forme de re-féodalisation avec cours des comptes territoriales, conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux, enfin routes départementales, c’est comme ça et à part les horaires d’ouverture des nouveaux guichets uniques, il n’y a pas tellement à discuter. Cf : http://renaudfavier.com/2011/05/24/il-faudrait-quand-meme-mieux-cultiver-notre-jardin/

Dialogue social de haut niveau - Crédit Dargaud Goscinny Uderzo

Pourvu que ça marche, cahin-caha, au moins un peu moins mal qu’avant, au moins jusqu’à la prochaine alternance politique, au moins assez pour que l’objectif d’équilibre hors énergie du commerce extérieur en 2017 soit atteint (en statistiques des douanes régionales agrégées à Bercy, ce qui laissera des marges de manoeuvres pour les corrections de variations saisonnières et autres rectifications souhaitables, au cas où les ventes d’Airbus ou de blé auraient un coup de mou à un moment politiquement incorrect, au cas où des rivalités commerciales ou industrielles entre acteurs régionaux produiraient des effets relativement inévitables mais indésirables pour la performance nationale, ou au cas où tout le monde en province voudrait des pneus Titan made in China pour ses Renault made in Roumanie ou Maroc par assemblage de pièces d’un peu partout mais pas tellement en France, sinon ça serait trop cher). Parce que si ça ne marche pas, il n’y aura même pas besoin que l’Asie affute ses lames, ni que les nations éternellement rivales de la France nous remettent les fesses rouges comme d’Alesia à Sedan via Waterloo, pour que ça barde chez les Gaulois, pas seulement pour le commerce extérieur, d’ailleurs.

post_vercingetorix Crédits Dargaud Goscinny Uderzo

Ceci twitté, les épées de Damoclès, ce n’est pas nouveau au pays de la Tour Eiffel, du Concorde, des articles de presse sur DSK, et de quelques autres illustrations brillantes et suggestives du génie français, et du moment qu’on n’est pas trop coincé … dessous, ni trop dans le déni … fut-il de vérité ou de justice, et surtout pas confronté à un changement de climat global ou à une éruption locale de corporato-nombrilo-déconomisme, ça se gère comme toujours, comme avant, comme maintenant, genre « fluctuat, nec mergitur » et « Suivez mon panache plutôt que votre instinct de survie ».

Renaud Favier – 22 février 2013 – Page facebook Compétitivité – Groupe LinkedIn

PS : ceci twitté, jusqu’ici tout va sinon bien, du moins suffisamment pas trop abominablement mal pour que la faillite ne doive pas être déclarée sur le champ, que le « sauve qui peut » n’ait pas à être prononcé à chaque fois qu’un « A » français tangue chez Moody’s ou S&P, et que l’objectif d’équilibre du commerce extérieur hors énergie fixé pour 2017 ne semble a priori aussi hors de portée qu’un taux de chômisme des djeuns tolérable à horizon prévisible, une évolution décente du pouvoir d’achat réel des gens normaux (lire pas les RAT « Rolex-Audi-truffes ») ou une réforme crédible de l’économie en particulier et de tout ce qui ne va plus assez bien en France, en général, maintenant qu’on ne peut plus se permettre de faire à peu près n’importe quoi comme quand les communistes étrangers, même allemands, étaient communistes, les sous-développés étrangers, même en voie de développement, restaient sous-développés et importateurs d’à peu près tout ce qu’on fabriquait avec de l’électricité, et les producteurs de matières premières ne prenaient qu’une commission symbolique sur ce que les pays disposant d’une diplomatie commerciale efficace, de ports et aéroports pas toujours en grève, et d’une industrie opérationnelle, échangeaient contre des verroteries, des voitures, du parfum ou du matériel de défense de leurs matières premières …

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Photo : Bertrand Langlois/AFP
Nicole Bricq, François Hollande et Laurent Fabius le 4 novembre 2012 à Beyrouth
La nouvelle diplomatie économique française en action

A propos renaudfavier

Ils semblent grands car nous sommes à genoux (LaBoétie) Je hais la réalité, mais c'est le seul endroit où se faire servir un bon steak (Woody) De quoi qu'il s'agisse, je suis contre (Groucho) Faire face (Guynemer)
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